Le vase brisé

Le vase brisé

Parfois, nous sommes pleins de zèle pour l’œuvre de Dieu, sans nous rendre compte que certaines de nos belles idées sont davantage alignées sur les critères du monde, que ceux de l’Esprit.

« Comme Jésus était à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux, une femme s’approcha de lui, tenant un vase d’albâtre, qui renfermait un parfum de grand prix ; et, pendant qu’il était à table, elle répandit le parfum sur sa tête. Les disciples, voyant cela, s’indignèrent, et dirent : à quoi bon cette perte ? On aurait pu vendre ce parfum très cher, et en donner le prix aux pauvres. Jésus, s’en étant aperçu, leur dit : Pourquoi faites-vous de la peine à cette femme ? Elle a fait une bonne action à mon égard ; car vous avez toujours des pauvres avec vous, mais vous ne m’avez pas toujours. En répandant ce parfum sur mon corps, elle l’a fait pour ma sépulture. Je vous le dis en vérité, partout où cette bonne nouvelle sera prêchée, dans le monde entier, on racontera aussi en mémoire de cette femme ce qu’elle a fait (Matthieu 26 v. 6 à 13 ) ».

Contextualisation.

Pour Matthieu, cette histoire se déroule deux jours avant la dernière Pâque du Seigneur, qui va précéder « la nuit où il fut livré » (selon 1 Corinthiens 11). L’onction de ce parfum « très cher » (pour Matthieu), et « d’un grand prix » (pour Jean 12), recèle une dimension prophétique : Le moment des souffrances de Jésus approche, et la croix grandit de plus en plus. Dans deux jours, il y aura Getsémané, et l’ombre de ces évènements pèse sur ses pensées et conditionne ses derniers messages, ses dernières paraboles.

Pour les disciples, préoccupés par les aspects pratiques du ministère, Jésus n’aurait pas dû laisser faire cette femme. On peut dire que le sens spirituel de son geste leur a complètement échappé, ne voyant dans cette onction qu’une erreur, un manque de discernement, un débordement émotionnel, un gaspillage. Ils jugent que c’est charnel alors que nous comprenons, vu de notre fenêtre, que c’est leur perception et leur analyse qui est charnelle.

À leur décharge, on peut imaginer que le groupe était sursollicité par les demandes de toute sorte, et que cela nécessitait une organisation et une économie particulière, avec des foules parfois difficiles à contrôler : «...les gens se jetaient sur lui (Jésus) pour le toucher  (Marc 3 v. 10) » ; « il y avait tellement de mouvements qu’ils n’avaient même pas le temps de manger  (Marc 6 v. 31) ».

L’éternel conflit du spirituel et du charnel.

Cet épisode en dit long sur la distance qui peut parfois s’installer entre le Seigneur et nous, parce que notre grille de lecture et de compréhension des choses spirituelles reste très limitée, même pour des hommes formés et expérimentés comme les disciples (malgré 3 ans passés avec Jésus). On pense ici à d’autres circonstances, laissant apparaître le fossé entre le Seigneur et ses disciples, comme lorsque Jacques et Jean ont voulu faire tomber le feu du ciel sur un village samaritain[2] (Luc 9 v. 54), ou que Pierre a repris Jésus sur sa communication et s’est vu lui-même repris : «... arrière de moi, satan [3] (Matthieu 16 v. 23) »

Parfois, nous sommes pleins de zèle pour l’œuvre de Dieu, sans nous rendre compte que certaines de nos belles idées sont davantage alignées sur les critères du monde, que ceux de l’Esprit. C’est une révélation importante du potentiel charnel des disciples, toujours présent, même à leur niveau.

On notera que dans ces exemples qui démontrent les limites de leur sensibilité spirituelle, ils sont à chaque fois motivés par le Bien, et pensent faire quelque chose pour Jésus : Pierre voulait que le Seigneur soit préservé (d’une mort prématurée), Jacques et Jean voulaient que Jésus soit honoré (face à l’inhospitalité des samaritains). Leur zèle est charnel et nous renvoie à des enseignements essentiels qu’il est toujours bon de méditer (1 Corinthiens 2 v. 14 ; 1 Corinthiens 3 v. 3 ; Galates 5 v. 16 ; Galates 6 v. 8).

Le prix et la valeur du parfum sont deux choses différentes.

L’évangile de Jean nous dit que cette femme était Marie, sœur de Marthe et de Lazare. Pour bien comprendre son geste, il faudrait connaître la véritable valeur du parfum, au-delà de son prix (300 deniers, le salaire annuel d’un ouvrier, soit environ aujourd’hui 13 000€). C’est une question que nous pouvons nous poser ; à quoi était-il destiné ? 

Nous n’avons pas de détail, mais nous pouvons imaginer que dans la culture de l’époque, un tel parfum était réservé à une très grande occasion, comme un mariage. Une jeune femme de son rang social possédait et conservait vraisemblablement un tel parfum pour l’évènement le plus important de sa vie. Il faisait probablement partie non pas de sa dot, qui était pourvue par le fiancé, mais de son trousseau (constitué en général de lingerie de maison, de vaisselle, et des choses nécessaires à la marche du foyer).

L’encyclopédie biblique dit que le Nard pur serait la pointe d’une plante parfumée de l’Inde, appartenant à la famille des Valériannes, produisant un suc à l’odeur délicieuse que les anciens utilisaient dans la préparation des onguents et parfums les plus précieux. C’était sans doute un parfum ancien, scellé pour éviter tout contact avec l’air, ce qui lui aurait fait perdre son intensité. C’est la raison pour laquelle l’évangile de Jean dit qu’il a été nécessaire d’en briser le vase.

Pour Marie, la valeur de ce parfum était encore plus importante que son prix. Ce qu’il représentait pour cette jeune femme était lié à son avenir : dans cette culture moyen-orientale, le mariage représente l’idéal féminin par excellence. Les gens ne considéraient pas qu’ils étaient faits pour la liberté, comme c’est le cas aujourd’hui dans la société post-moderne, mais pour fonder un foyer, le mariage, la soumission réciproque, la maternité, la famille, en un mot : Les choses qui nous entraînent à renoncer par amour à notre liberté individuelle.

« Tes yeux verront le roi dans sa beauté (Esaïe 33 v. 17)  ».

Marie ne savait vraisemblablement pas que le geste qu’elle se proposait de faire était prophétique, dans la perspective de la mort prochaine de Jésus. Ses raisons étaient probablement autres : Elle connaissait bien le Seigneur. Sa sœur Marthe et elle-même ont compris qu’il était vraiment le Messie (Jean 11 v. 27) : « Elle lui dit : Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, qui devait venir dans le monde », puis elles l’ont vu ressusciter extraordinairement leur frère Lazare.

D’une certaine manière, elle a est entrée dans cette parole prophétique d’Esaïe : « Tes yeux verront le roi dans sa beauté », et on pense bien sûr au Psaume 45, qui parle du Messie, et qui peut être placé en miroir de l’histoire de Marie : « Tu es le plus beau des fils de l’homme, la grâce est répandue sur tes lèvres : C’est pourquoi Dieu t’a béni pour toujours … La myrrhe, l’aloès et la casse parfument tous tes vêtements ». Marie a goûté à cette grâce répandue sur les lèvres du Seigneur, quand elle était à ses pieds, écoutant sa parole et « choisissant la bonne part » ; elle a compris qu’il est à la fois le fils de l’homme et le Fils de Dieu … et nous avons ici dans le psaume la « coïncidence » de la présence du parfum, qui embaume toute Sa personne…

Et de la même manière que le psalmiste dit « Mon œuvre est pour le roi ! », nous voyons Jésus rendre ce témoignage à cette femme : « Elle l’a fait pour moi », son œuvre est pour moi.

Enfin, le dernier verset du Psaume 45 est une proclamation éternelle, une louange destinée à être rappelée pour toujours parmi les peuples : « Je rappellerai ton nom dans tous les âges : Aussi les peuples te loueront éternellement et à jamais » … et nous voyons Jésus sanctifier le geste de Marie pour lui donner le statut d’une louange qui ne sera jamais oubliée : «... dans le monde entier, on racontera aussi en mémoire de cette femme ce qu’elle a fait ».

Le vase brisé, le sacrifice lié à l’adoration.

En brisant ce vase, Marie accomplit un geste irréversible, définitif, qui est pour elle une perte, comme tout sacrifice. Elle n’aura plus ce parfum, et cette richesse, cette sécurité, sera perdue. Par ce fait, elle incarne parfaitement cette personne dont parle Jésus ailleurs et qui a trouvé la perle de grand prix[4] (Matthieu 13 v. 45), puis qui vend tout ce qu’elle a pour posséder cette perle. Ce n’est pas le salut qu’elle achète, car on n’achète pas le salut, et on peut considérer que Marie est déjà sauvée, mais cette histoire nous parle du don de soi, et d’une consécration qui passe d’un statut épisodique à un statut entier. Une plénitude. Si l’apôtre Paul rappelle aux Corinthiens[5] : « Vous ne vous appartenez plus à vous-même », c’est qu’il est possible d’être sauvé et de ne pas avoir compris jusqu’où va l’appel de Dieu. 

Dans cette perspective, on le comprend : le vase brisé, et le parfum répandu sur le Sauveur, fait de Lui le Seigneur ; comme un sceau qui concrétise une volonté : « Et même je regarde toutes choses comme une perte, à cause de l’excellence de la connaissance de Jésus-Christ mon Seigneur, pour lequel j’ai renoncé à tout, et je les regarde comme de la boue, afin de gagner Christ  (Philippiens 3 v. 8) »

Parfois, renoncer à sa propre vie se résume à une seule chose, qui nous est précieuse entre toutes : Comme Abraham avec Isaac, à la montagne de Morija. C’est d’ailleurs (et encore) un des messages du psaume 45 : « Écoute, ma fille, vois, et prête l’oreille ; oublie ton peuple et la maison de ton père … » ; « quitte ton pays, la maison de ton père ».

Renoncer à sa vie, ce n’est pas forcément chercher à céder sur tous les plans, de manière constante, mais c’est de céder ses droits sur une chose déterminante, qui nous rattache encore à un autre gouvernement, naturel ou mondain.

Prophétiquement, le Seigneur a agréé ce geste de Marie parce qu’il préfigurait aussi le brisement de son propre vase, l’abandon de sa propre vie pour que le parfum de la grâce et du salut puisse être répandu dans le monde. 

Tu m’appelleras « mon mari » (Osée 2 v. 18).

Il est impossible de « voir » la messianité du Seigneur Jésus, sa divinité, et de goûter au don céleste de sa Parole et de son Salut, sans avoir le désir de lui donner son cœur et sa vie, de lui appartenir. C’est le début d’un processus, à partir d’une rencontre et d’une communion qui n’est comparable à aucune autre. Notre cœur et notre âme se retrouvent attachés à Lui de manière définitive, même si nous n’avons pas encore brisé le vase, pour rester dans la même analogie. Cependant il n’y aura plus jamais aucune question qui pourra être ouverte sur des doutes à propos de son existence, ou de son amour. C’est ce que les disciples lui disent (à un moment où beaucoup l’abandonnent) : « … à qui irions-nous, tu as les paroles de la vie éternelle (Jean 6 v. 68) ».

Un vieux cantique disait :

« À Lui seul et pour toujours ! L’enfer, la mort, ni la vie,

Rien ne peut, de son amour, priver mon âme ravie.

Que le monde soit détruit, Et que le soleil s’éteigne !

Jésus vit et Jésus règne : Je vis et je règne avec Lui !

Jésus vit et Jésus règne : Il est à moi, je suis à Lui ! ».

 Le prophète Osée (2 v. 18) parle de cette révélation, que Marie avait saisie, et dans laquelle le Seigneur veut nous conduire : « En ce jour-là, dit l’Éternel, tu m’appelleras « mon mari » et tu ne m’appelleras plus « mon maître ». Il existe une frontière entre ces deux visions de Dieu : Le Seigneur-Maître et le Seigneur-fiancé, mari, qu’il est possible malheureusement de ne jamais franchir. 

C’est le cas du frère du fils prodigue, qui travaillait durement pour un père dont il connaissait la volonté, la parole, les règles, mais dont il n’avait pas vu le cœur. Tout ce qu’il faisait était très bien et il n’y a pas d’ombre à projeter sur ce service, sinon qu’il est incomplet, et qu’il n’est pas entré dans le plein épanouissement. Il y avait la fidélité, la loyauté, le travail et donc le sacrifice, et ces choses sont agréées par le père. Mais il demeurait un mur entre le cœur de ce père et le cœur de ce fils, un mur qui n’avait pas été renversé, ou pas franchi. Dans notre relation personnelle avec Dieu, c’est souvent la confiance que nous avons en nous-même joue qui un rôle important dans le fait que ce mur subsiste.

En brisant son vase de parfum pour le Seigneur, Marie est entrée un peu plus dans l’Épouse, comme si elle prenait rang parmi les jeunes filles dont parle le Psaume 45 v. 9 à 15) : « Des filles de rois sont parmi tes bien-aimées; La reine est à ta droite, parée d’or d’Ophir. Ecoute, ma fille, vois, et prête l’oreille; Oublie ton peuple et la maison de ton père. Le roi porte ses désirs sur ta beauté; puisqu’il est ton seigneur, adore-le. Et, avec des présents, la fille de Tyr, les plus riches du peuple rechercheront ta faveur. Toute resplendissante est la fille du roi dans l’intérieur du palais; elle porte un vêtement tissu d’or. Elle est présentée au roi, vêtue de ses habits brodés, et suivie des jeunes filles, ses compagnes, qui sont amenées auprès de toi; on les introduit au milieu des réjouissances et de l’allégresse, elles entrent dans le palais du roi ».

Le parfum dans la suite de l’histoire du Seigneur.

L’histoire du parfum de Marie ne va pas s’arrêter à cette soirée passée dans la maison de Simon le lépreux et ce bref moment à la fin du repas. Car le parfum va être présent dans chaque scène qui va suivre durant les deux derniers jours du Seigneur, et dans chaque dialogue, comme un acteur invisible. L’évangile de Jean nous dit que « la maison fut remplie de l’odeur du parfum  (12 v. 4) », et nous pouvons être certains que cette odeur si particulière entourait Jésus lorsqu’il a été embrassé par Judas, « la nuit où il fut livré », puis lorsqu’il a été accusé et jugé devant le sanhédrin, lorsqu’il parla avec le roi Hérode, et avec le gouverneur Pilate. Le parfum était là, imprégnant sa chevelure et l’accompagnant partout en se faisant sentir à tous. C’était un parfum puissant, un parfum de fiancé, pour Celui qui avait décidé d’aller jusqu’au bout afin d’accomplir une autre volonté que la sienne.

Le parfum dans notre histoire.

Il y a une différence entre une adoration mystique de posture et l’adoration de Marie, et c’est l’absence de sacrifice. Dans l’adoration naturelle (charnelle), on a la prière, le chant, les déclarations d’amour, les sentiments et les émotions, mais quelque chose manque. D’une certaine manière, nous nous présentons devant Dieu avec notre vase, avec le parfum, mais il n’est jamais brisé. On repart avec, après avoir vaporisé l’atmosphère avec l’autre parfum (toujours très sincère) de nos émotions et de nos bons sentiments. Mais le vase reste intact. On garde sa vie pour soi (le contrôle, la souveraineté), parce que l’amour n’a pas encore accompli parfaitement son œuvre. Parce que l’amour est un processus qui repose sur une révélation, qui ne peut pas être accéléré : « Ne réveillez pas l’amour jusqu’à ce qu’elle le veuille  (Cantique des cantiques 2 v. 7) »

Avant que la fiancée dont parle le prophète Osée puisse dire « mon mari », elle passe par diverses étapes indispensables, inévitables, qui sont toutes destinées à dissiper le brouillard de ses illusions, sur elle-même, sur l’humain et sur le monde, pour faire apparaître le Seigneur pour ce qu’Il est depuis le début : son essentiel. Celui pour lequel elle a été créée. On comprend que pour Marie, parvenue à cet endroit, briser le vase précieux est devenu la chose la plus juste et la plus évidente qu’elle puisse accomplir, de toute son existence.

 

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[1] Matthieu 4 v. 24 : « Sa renommée se répandit dans toute la Syrie, et on lui amenait tous ceux qui souffraient de maladies et de douleurs de divers genres, des démoniaques, des lunatiques, des paralytiques ; et il les guérissait ».

[2] Luc 9 v. 54 : « Les disciples Jacques et Jean, voyant cela, dirent : Seigneur, veux-tu que nous commandions que le feu descende du ciel et les consume ? Jésus se tourna vers eux, et les réprimanda, disant: Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés.… ».

[3] Matthieu 16 v. 22 : « Pierre, l’ayant pris à part, se mit à le reprendre, et dit: A Dieu ne plaise, Seigneur ! Cela ne t’arrivera pas. Mais Jésus, se retournant, dit à Pierre : Arrière de moi, Satan ! tu m’es en scandale ; car tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu, mais celles des hommes ».

[4] Matthieu 13 v. 45 : « Le royaume des cieux est encore semblable à un marchand qui cherche de belles perles. Il a trouvé une perle de grand prix  ; et il est allé vendre tout ce qu’il avait, et l’a achetée ».

[5] 1 Corinthiens 6 v. 19 : « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et que vous ne vous appartenez point à vous-mêmes ? Car vous avez été rachetés à un grand prix. Glorifiez donc Dieu dans votre corps et dans votre esprit, qui appartiennent à Dieu ».

[6] Esaïe 26 v. 13 : « Eternel, notre Dieu, d’autres maîtres que toi ont dominé sur nous ; mais c’est grâce à toi seul que nous invoquons ton nom ».

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Arthur KatzUn message de Jérôme Prékel
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